Sous la nuit de l'homme, le fils de l'homme rame.
Il rame dans la caravelle putride
Ses bras saignent et ses doigts gèlent
Il rame, jovial, sous les pluies acides
Au loin, sa femme pleure et ses vaches vêlent
Le galérien rame, face baissée sur les flots
Il contemple l'éclat sombre de son honneur noyé
Il pleure, et ses larmes se mêlent à l'eau
Il regrette le goût capiteux de sa fierté dévoyée
Et au fond de la cale, les rameurs entonnent
La clameur muette des emmurés vifs
Au matin de leur décadence, les mânes tonnent
Ire sourde d'une lionne sans griffes.
Mais le galérien rame toujours, aphone et aveugle
Le front baissé, le dos courbé et lacéré
Le galérien aime, sur ses épaules, le fouet qui beugle
Qui siffle et qui recrache sa volition macérée
Le galérien me parle, et me livre sa tourmente
Il me dit l'amère légende des esclaves volontaires
Il me conte qu'un soir, il quitta sa tente
Et embrassa la mer hostile, reniant ses terres
Il vogua parmi les démons déchaînés
Qui lui sifflèrent leurs litanies délétères
Il vit les corps de ses frères aînés
Macérant dans l'océan bleu de misère
Le galérien me conte en sanglots
L'épopée des fugitifs à la croix d'épine
Il me conte l'histoire des fils beaux
Qui voguèrent vers les terres aubépine
L'histoire de ceux qui défièrent Poséidon
Et lui vendirent leurs âmes
L'histoire muette des noirs Myrmidons
Qui repeuplèrent Gotham
Ce soir, je veille le galérien volontaire
Frère de sang que je perdis un jour de brume
Je veille l'homme qui délaissa ses frères
Ses champs, sa forge et son enclume.
La nuit est belle, les étoiles brillent
Sur les mers silencieuses de nos cimetières
Silence des hommes qui partirent en vrille
Vers les belles illusions temporaires.
Dans la case, ta femme accouche
Seule, au milieu des draps sales et froids
Dans la ville, tes filles découchent
Naïades éphémères sans père ni loi...
Et notre monde hurle. Et chante sa lente agonie
Les hommes qui le soutenaient sont partis
Ce cortège funèbre célèbre notre immense déraison
Un livre à la main, l'archange récite notre oraison.
Sous le jour de Sodome, le fils d'Aphrique crame.