On ne saisit jamais toute l'essence d'une tragédie.
On ne voit jamais comment les sourires se sont mués en larmes, comment les joies sont tombées en ruines. On aura beau écouter les victimes de la guerre conter leur malheur, ils resteront toujours pour nous ces étrangers qui refusent de partager un royaume trop amer et trop grand pour deux.
L'autre jour, un homme m'a interpellé dans la rue, pendant que j'attendais mon bus. Il m'avait vu attendant, le regard perdu, et il avait sans doute besoin de parler. Il est venu vers moi, comme chargé d'un lourd secret inaccessible aux profanes, hors de portée des hommes qui ne lui ressemblaient pas. L'homme était noir et portait un manteau noir.
Il m'a adressé un sourire, puis m'a dit bonjour. Et moi, en homme qui s'efforçait de toujours rester poli et de ne jamais froisser, lui ai rendu son sourire et son bonjour. Je m'interrogeai, beaucoup plus tard, sur le ton avec lequel je lui ai rendu son salut: dégageait-il toute la chaleur que cet homme avait mis dans le sien? Méritais-je ce bonjour franc, sans arrière-pensée, au point de le payer d'un bonjour dont j'étais si peu satisfait? La froide politesse intérieure suffisait-elle à compenser ce qui, j'en eus l'impression, venait du fond du coeur?
Et il me parla. Il me parla de lui, il me parla de moi. Il me parla surtout de ses projets qui ne cessaient d'être sursis, qui ne cessaient d'attendre un horizon que lui seul voyait. Il me parla de ses recherches d'emploi infructueuses, de ses difficultés à trouver un logement, une famille et une situation, de son âge avancé et de mon âge encore innocent et plein de promesses. Il me parla de sa condition, condition d'homme simple qui ne demandait pas grand-chose à la vie, mais dont les prières tombaient chaque jour dans l'oubli divin. Il me parla longtemps, et je sentais qu'il m'aurait parlé une journée entière. Et désespérément poli, je l'écoutais toujours.
Cet homme m'émouvait, son histoire me bouleversait. Et mon émotion était comme une rétribution à la chaleur avec laquelle il m'avait saluée. Cette émotion se voulait contrepartie, à la sincérité de ses paroles, à la simplicité de ses voeux, mais je sentais bien que cette émotion était inutile. Qu'importe ce que je ressentais à ce moment, mon émotion me disait toute son impuissance face à l'immensité de la détresse humaine.
Notre émotion est un paravent qui, avec quelques brindilles et quelques feuilles tombées des branches automnales, tente de construire une tente aux malheurs sans-abri. Notre émotion est douloureuse, mais impuissante à calmer les douleurs. Notre émotion est douloureuse, car impuissante. Notre émotion face à la détresse est vide de sens, mais remplie d'une amertume que nous nous efforçons de ne pas perdre.
Mais cet homme qui me parlait pendant que j'oubliais que je devais prendre mon bus n'était pas ému. Du moins, il ne semblait pas partager mon émotion. Cette émotion pour lui était inaccessible et incompréhensible, car inutile. Cet homme avait dépassé le stade où on s'émeut encore des trombes qui nous tombent dessus, et où on a besoin qu'un bras nous tende un parapluie. Cet homme ne voyait plus nos parapluies, car sa quête d'un abri sec l'absorbait tout entier. Il y avait dans son regard une artériole rouge qui brillait encore: une étincelle qui l'éblouissait et qui le tenait éveillé, alors que la mienne ne s'était pas encore allumée. Je m'en voulais de ne pas ressembler à cet homme, car il était clair que je n'étais qu'un figurant dans cette tragédie qu'on me contait. Oui, j'étais un figurant, et un figurant n'influence jamais le cours d'une tragédie.
On ne saisit jamais l'essence d'une tragédie, si on ne la vit pas. On s'en émeut, on en a honte, ou quelquefois, on veut y participer. Mais on ne la connaît jamais. Les vrais acteurs d'une tragédie s'ignorent, et ne s'émeuvent pas.
"Ah! Si je pouvais être cet homme!"
Mais le lent processus, qui forge chacun des actes, ne se dévoile pas. Il nous est interdit, l'accès à l'histoire intime d'un être qui souffre, car le chemin vers cette souffrance a été arpenté par lui seul. Nous pouvons toujours l'écouter conter son malheur, mais cette succession d'événements depuis sa naissance jusqu'à ce moment où il se dévoile, cette cascade de la vie dont la source nous échappe, la chaleur de ce simple bonjour et sa justification, le choix de ce lieu et cet abandon inexpliqué de soi, toutes ces réponses nous demeureraient à jamais inconnues.